S. f. (Morale) c'est en général un mouvement inquiet, occasionné dans l'âme par la vue d'un mal à venir. Celle qui nait par amour de notre conservation, de l'idée d'un danger ou d'un péril prochain, je la nomme peur. Voyez PEUR.

Ainsi la crainte est cette agitation, cette inquiétude de notre âme quand nous pensons à un mal futur quelconque qui peut nous arriver ; c'est une émotion désagréable, triste, amère, qui nous porte à croire que nous n'obtiendrons pas un bien que nous désirons, et qui nous fait redouter un accident, un mal qui nous menace, et même un mal qui ne nous menace pas, car il règne ici souvent du délire. Un état si fâcheux affecte servilement à quelques égards plus ou moins tous les hommes, et produit la cruauté dans les tyrants.

Cette passion superstitieuse se sert de l'instabilité des événements futurs pour séduire l'esprit dont elle s'empare, pour y jeter le trouble et l'effroi. Prévenant en idée les malheurs qu'elle suppose, elle les multiplie, elle les exagère, et le mal qu'elle appréhende lui toujours à ses yeux. " Elle nous tourmente, dit Charron, avec des marques de maux, comme l'on fait des fées aux petits enfants : maux qui ne sont souvent maux que parce nous les jugeons tels ". La frayeur que nous en avons les réalise, et tire de notre bien même des raisons pour nous en affliger. Combien de gens qui sont devenus misérables de peur de tomber dans la misere, malades de peur de l'être ? Source féconde de chagrins, elle n'y met point de bornes ni d'adoucissement. Les autres maux se ressentent pendant qu'ils existent, et la peine ne dure qu'autant que dure la cause : mais la crainte s'étend sur le passé, sur le présent, sur l'avenir qui n'est point, et qui peut-être ne sera jamais. Ennemie de notre repos, non-seulement elle ne connait que le mal, souvent à fausses enseignes, mais elle écarte, elle anéantit, pour ainsi dire, les biens réels dont nous jouissons, et se plait à corrompre toutes les douceurs de la vie. Voilà donc une passion ingénieusement tyrannique, qui loin de prendre le miel des fleurs, n'en suce que l'amertume, et court de gayeté de cœur au-devant des tristes songes dont elle est travaillée.

Ce n'est pas tout de dire qu'elle empoisonne le bonheur de l'homme, il faut ajouter qu'elle lui est à jamais inutile. Je sai que quelques gens la regardent comme la fille de la prudence, la mère de la précaution, et par conséquent de la sûreté. Mais y a-t-il rien de si sujet à être trompé que la prudence ? mais cette prudence ne peut-elle pas être tranquille ? mais la précaution ne peut-elle pas avoir lieu sans mouvements de frayeur, par une ferme et sage conduite ? Convenons que la crainte ne saurait trouver d'apologie ; et je dirais presque, avec mademoiselle Scudery, qu'il n'y a que la crainte de l'amour qui soit permise et louable.

Celle que nous venons de dépeindre, a son origine dans le caractère, dans la vivacité inquiete, la défiance, la mélancholie, la prudence pusillanime, le manque de nerf dans l'esprit, l'éducation, l'exemple, etc.

Il faut de bonne heure rectifier ces malheureuses sources par de fortes réflexions sur la nature des biens et des maux ; sur l'incertitude des événements, qui font naitre quelquefois notre salut des causes dont nous attendions notre ruine ; sur l'inutilité de cette passion ; sur les peines d'esprit qui l'accompagnent, et sur les inconvénients de s'y livrer. Si le peu de fondement de nos craintes n'empêche pas qu'elles soient attachées aux infirmités de notre nature ; si leurs tristes suites prouvent combien elles sont dangereuses, quel avantage n'ont point les hommes philosophes qui les foulent aux pieds ? Ceux à qui l'imagination ne fait point appréhender tout ce qui est contingent et possible, ne gagnent-ils pas beaucoup à penser si sagement ? Ils ne souffrent du moins que ce qui est déterminé par le présent, et ils peuvent alléger leurs souffrances par mille bonnes réflexions. Essayons donc notre courage à ce qui peut nous arriver de plus fâcheux ; défions les malheurs par notre façon de penser, et saisissons les armes de la fortune : enfin, comme la plus grande crainte, la plus difficile à combattre, est celle de la mort, accoutumons-nous à considérer que le moment de notre naissance est le premier pas qui nous mène à la destruction, et que le dernier pas, c'est celui du repos. L'intervalle qui les sépare, n'est qu'un point, eu égard à la durée des êtres qui est immense. Si c'est dans ce point que l'homme craint, s'inquiete, et se tourmente sans cesse, on peut bien dire que sa raison n'en a fait qu'un fou. Article de M(D.J.)

* CRAINTE, (Mythologie) La crainte était aussi une déesse du paganisme. Elle avait un temple à Sparte, l'endroit du monde où les hommes avaient le plus de bravoure, et où ils étaient le moins dirigés dans leurs actions par la crainte, cette passion vile qui fit mépriser et le culte et les autels que Tullus Hostilius fit élever à la même déesse chez les Romains. La Crainte était fille de la Nuit ; j'ajouterais volontiers et du crime.

CRAINTE, (Jurisprudence) on en distingue en Droit de deux sortes, la crainte grave et la crainte légère.

La crainte grave, qu'on appelle metus cadents in constantem virum, est celle qui ne vient point de pusillanimité, mais qui est capable d'ébranler l'homme courageux ; comme la crainte de la mort, de la captivité, de la perte de ses biens.

La crainte légère est celle qui se rencontre dans l'esprit de quelque personne timide, et pour un sujet qui n'ébranlerait point un homme courageux ; comme la crainte de déplaire à quelqu'un, d'encourir sa disgrace.

On met au rang des craintes legeres, la crainte révérentielle, telle que la déférence qu'une femme peut avoir pour son mari, le respect qu'un enfant a pour ses père et mère, et autres ascendants, soit en directe ou collatérale ; celui que l'on doit avoir pour ses supérieurs, et notamment pour les personnes constituées en dignité ; la soumission des domestiques envers leurs maîtres, et autres semblables considérations, qui ne sont pas réputées capables d'ôter la liberté d'esprit nécessaire, pour donner un consentement valable, à moins qu'elles ne soient accompagnées d'autres circonstances qui puissent avoir fait une impression plus forte : ainsi le consentement qu'un fils donne au mariage que son père lui propose, ne laisse pas d'être valable, quand même il serait prouvé que ce mariage n'était pas du goût du fils, volunt as enim remissa tamen volunt as est.

Les lois romaines nous donnent encore plusieurs exemples de craintes graves et legeres. Elles décident que la crainte de la prison est juste, et que la promesse qui est faite dans un tel lieu, est nulle de plein droit. Parmi nous, une promesse qui serait faite pour éviter la prison, serait en effet nulle ; mais celui qui est déjà constitué prisonnier, peut s'obliger en prison, pourvu que ce soit sans contrainte : on observe seulement de le faire venir entre deux guichets, comme étant réputés lieu de liberté.

La crainte d'un procès mu ou à mouvoir, ne vitie pas la stipulation ; il en est de même de l'appréhension que quelqu'un a d'être nommé à des charges publiques et de police ; ce qui est fait pour obéir à justice, n'est pas non plus censé fait par crainte. Mais lorsqu'il y a du danger de la vie, ou que l'on est menacé de subir quelque peine corporelle, c'en est assez pour la rescision d'un acte, fût-ce même une transaction.

Un nouveau consentement, ou une ratification de l'acte, répare le vice que la crainte y avait apporté.

Chez les Romains, aucun laps de temps ne validait un acte qui avait été fait par une crainte grave ; mais dans notre usage il faut reclamer dans les dix années du jour qu'on a été en liberté de le faire, autrement on n'y est plus recevable. Voyez au ff. 4. tit. IIe l. 21. tit. IVe l. 22. au code 8. tit. xxxviij. l. 9. et liv. II. tit. IVe l. 13. tit. xx. l. 4. et liv. 8. (A)