MALHONNETE, (Grammaire) Il ne faut pas confondre ces deux mots : le premier est contre la pureté : le second est contre la civilité, et quelquefois contre la droiture. Par exemple, un jeune homme malhonnête, signifie un jeune homme qui pèche contre l'usage du monde ; et un malhonnête homme désigne un homme qui manque à la probité : de même, des actions, des manières malhonnêtes, sont des actions, des manières qui choquent la bienséance ou la probité naturelle. Des pensées, des paroles déshonnêtes, sont des pensées, des paroles qui blessent la chasteté et la pudeur.

Les Cyniques prétendent qu'il n'y a point de mots déshonnêtes : car, selon eux, ou l'infamie vient des choses, ou elle est dans les paroles ; elle ne vient pas des choses, disent-ils, puisqu'il est permis de les exprimer en d'autres termes qui ne passent point pour déshonnêtes ; elle n'est pas aussi dans les paroles, ajoutent-ils, puisqu'un même mot qui signifie diverses choses, est estimé déshonnête dans une signification, et ne l'est point dans une autre.

Il est vrai cependant qu'une même chose peut être exprimée honnêtement par un mot, et déshonnêtement par un autre : honnêtement, si l'on y joint quelqu'autre idée qui en couvre l'infamie : et malhonnêtement, si au contraire, le mot la présente à l'esprit d'une manière obscène ; c'est pourquoi l'on doit sans contredit se servir de certains termes plutôt que d'autres, quoiqu'ils marquent au fond la même chose. Le digne et estimable auteur de l'art de penser a mis cette vérité dans un si beau jour (prem. part. ch. xjv), qu'on me saura gré de transcrire ici ses réflexions. Les mots d'adultère, d'inceste, dit-il, ne sont pas infames, quoiqu'ils représentent des actions très-infames, parce qu'ils ne les représentent que couvertes d'un voile d'horreur, qui fait qu'on ne les regarde que comme des crimes ; de sorte que ces mots signifient plutôt le crime de ces actions, que les actions mêmes : au lieu qu'il y a de certains mots qui les expriment sans en donner de l'horreur, et plutôt comme plaisantes que comme criminelles, et qui y joignent même une idée d'impudence et d'effronterie. Ce sont ces mots-là qu'on appelle infâmes et déshonnêtes, à cause des idées accessoires que l'esprit joint aux idées principales des choses, par un effet de l'institution humaine et de l'usage reçu.

Il en est de même de certains tours, par lesquels on exprime honnêtement des actions que la bienséance ne veut pas qu'on fasse en public. Les tours délicats dont on se sert pour les exprimer sont honnêtes, parce qu'ils n'expriment pas simplement ces choses ; mais aussi la disposition de celui qui en parle de cette sorte, et qui témoigne par sa retenue qu'il les envisage avec peine, et qu'il les cache autant qu'il peut, et aux autres et à soi-même ; au lieu que ceux qui en parleraient d'une autre manière, feraient juger qu'ils prendraient plaisir à regarder ces sortes d'objets : et ce plaisir étant blâmable, il n'est pas étrange que les mots qui impriment cette idée, soient estimés contraires à l'honnêteté.

Il est donc nécessaire de se servir en parlant et en écrivant, de paroles honnêtes, pour ne point présenter des images honteuses ou dangereuses aux autres. L'honnêteté des expressions s'accorde toujours avec l'utile, excepté dans quelques sciences où il se rencontre des matières qu'il est permis, quelquefois même nécessaire, de traiter sans enveloppe ; et alors on ne doit pas blâmer un physicien lorsqu'il se trouve dans le cas particulier, de ne pouvoir entrer dans certains détails avec la sage retenue qui fait la décence du style, et dont il ne s'écarte qu'à regret. Article de M. le Chevalier DE JAUCOURT.